Ma guerre du Covid. Journal d’une urgentiste alsacienne, aux éditions des Equateurs. Écrit avec Stéphane Loignon, journaliste.

Claudia Chatelus parle de son livre à Strasbourg

Claudia Chatelus, médecin urgentiste aux HCC, était invitée par les librairies Kleber à Strasbourg, pour évoquer son parcours et son livre publié, en juin 2020.

Recension du livre

Contactée lors d’un reportage que le journaliste Stéphane Loignon faisait sur leur travail lors de la crise sanitaire du Covid-191, le Dr Claudia Chatelus, a accepté de raconter à la manière d’un journal de bord, comment elle a vécu ce moment, principalement au sein des Hôpitaux Civils de Colmar. Il est vrai que le journaliste a bien choisi : native de Colmar, son grand-père et elle-même furent soignés à l’hôpital de la ville quand elle fut jeune, et elle décida qu’elle le ferait à son tour. Sans savoir que ce serait au même endroit, des années plus tard et en étant revenue sur place à la faveur de la mutation de son mari, qu’elle mènerait la bataille – peut-être – de sa vie. On aurait voulu vendre ce personnage pour un roman, qu’on nous aurait dit que c’était trop gros… Pourtant ils existent en vrai ces destins taillés pour la légende et, en plus, ils ont la modestie d’y voir une occasion de témoigner, pour eux et leurs collègues, de leur travail, sans se mettre en avant particulièrement.

Un journal sans style ni profondeur

Le livre est sorti en juin 2020, quelques semaines seulement après la fin de notre rétention en prison überisées que nous ne devions quitter Ausweis (faits par nous-mêmes) à la main. Il n’y a pourtant pas à s’étonner de la rapidité de cette publication puisque le journaliste, ayant échangé par courriels avec le docteur au moment-même où l’événement se déroulait, pouvait l’écrire quasiment en direct, et, vu qu’il n’y raconte rien de spécial, ne prend aucune hauteur philosophique, ne dénonce rien ou n’a pas d’intrigue à mener, n’avait pas de réel travail d’écriture à réaliser. Le livre aurait donc pu sortir aux lendemains du confinement, les conclusions étant tellement attendues et rebattues le plus long était de l’imprimer et de le distribuer en librairie.

Facile à écrire, il fut aussi facile à lire, en deux jours, et si je reconnais volontiers la valeur et la grandeur du travail des urgentistes, des pompiers ou du personnel impliqué en général (aurais-je pu en faire autrement ?), autant dire avec un peu de gêne, mais franchement, que le texte n’a que très peu d’intérêt pour le lecteur. Il raconte les jours de travail dans un service d’urgence pris par une épidémie, les gestes routiniers, les imprévus, la fatigue d’une équipe déjà en sous-effectif avant même le pic d’activité, les doutes, les petits moments de joie, le prosaïque. C’est raconté par M. Loignon comme on ferait un reportage télévisé, mais sans rien de la profondeur que l’écrit peut ajouter à la superficialité de l’image (qu’on doit combler ses manques par du montage et de la musique mensongères, pour se rendre efficace).

Quand Antoine de Saint-Exupéry, un soldat, allait avec ses amis pilotes de Paris à Buenos Aires en avion pour transporter quelque chose d’aussi peu noble que le courrier, gagnant trois jours sur le bateau dans un combat relativement dérisoire mais pour lesquels ils risquaient leur vie, cela donnait Vol de Nuit ou Terre des Hommes et des images inoubliables d’une grande profondeur, qui relient le particulier à l’universel, le récit à la philosophie. Ici rien qu’un rapport de police2, des faits plats et du compte-rendu d’émotions qui n’en procure quasiment aucune. Certes, le journaliste évite les écueils du pathos de série télévisée ou la revendication syndicale, mais son travail demeure d’une troublante indigence stylistique et intellectuelle alors qu’il est question d’un moment d’ores et déjà historique. Cela dit, si on compare la note qu’il faudrait donner à ce texte avec les notes négatives qu’il faudrait attribuer au Réparer les vivants de Maylis de Kerangal3 ou au journalisme des grandes bourgeoises parisiennes venues chez les ploucs de province bricoler de très haut une narration où elles cherchent l’effet, prétexte à polémique parisienne ou moyen d’obtenir leur carte de membre dans la grande fraternité des humanistes guimauves4, avec son 0 pointé, Stéphane Lignon l’emporte encore. Mais on pourrait en attendre plus d’un journaliste et d’un docteur dans cet événement qui aurait dû faire naître (ils sont peut-être en gestation) de nouveaux reportages où sociologie, histoire et attention aux gens se mêlent et s’émulent, produisent des nouveaux Un sens à la vie (Saint-Exupéry, encore) ou encore des Hussards sur le toit ou La Peste pour ce qui est des romans se déroulant en « temps de choléra »

Ici, quelques considérations sur la transformation du service des urgences en stand de « bobologie », là, la pénurie de médecins savamment organisée par le numerus clausus ou encore des remarques amènes sur les bienfaits de l’Europe. Mais de quoi la « bobologie » est-elle le nom dans la société de consommation, et que révèle cette épidémie douteuse à cette société, sur sa propre fragilité morale face à la mort ? (Ouverture vers la sociologie de notre société du spectacle et du totalitarisme doux de l’ingénierie sociale arrivée à maturité.) De quoi le manque de médecins est-il le symptôme ? (Ou la possibilité d’une critique en profondeur de l’idéologie managériale mortifère qui calque la santé sur une gestion de flux de marchandises et de clients, ou des délires prométhéens de l’État, déconstruits à chaque fois que leurs promesses s’écroulent, quand les effets pervers de la rationalité sont plus nombreux que la soi-disant irrationalité qu’ils devaient résoudre.) Que ferait-on avec l’argent que nous dépensons pour une Europe qui n’en finit pas de devoir renaître de son fiasco permanent ? (Un début de réflexion sur le mensonge oligarchique de cette construction qui n’a rien de bon pour les peuples.) Rien de tout cela dans le récit de M. Loignon et Mme Chatelus, qui restent dans la description de protocoles, de sigles, de gens rencontrés et qui font du bon travail (toujours). Saint-Exupéry parlait de l’héroïsme, de l’engagement, nous faisait rire en se mettant à côté de sa statue se vantant de toutes les connaissances nécessaires pour piloter un avion, nous faisait frissonner quand il voyait une lumière dans la noire plaine des Hommes et qu’il se sentait comme le berger de la civilisation, cela menait vers Citadelle et une vision de l’humanisme proche du Fascisme mussolinien5 ou du Catholicisme dans ce qu’ils ont de plus effroyablement beau et de plus exigeant dans leur implacable dureté humaniste, mais transcendant et religieux. Ici, il s’agit de non pas de refuser l’assassinat de Mozarts tués par leur droit à la médiocrité et aux vices, et qu’on sauvera d’eux-mêmes par la force (un peu comme les Hébreux sous le fouet permanent de Yahvé…), mais d’aplanir la courbe pour sauver d’un virus, et pour quelques mois de sursis, des septuagénaires et octogénaires qu’on laisse crever seuls et qui sont déjà souvent atteint d’autres pathologies. On sacrifie le sort des enfants à naître en détruisant leur pays pour faire vivre une plus longue agonie morbide et anxiogène à des gens qu’on a empoisonnés par de la malbouffe, de la pollution et qu’on as stressé dans des villes de plus en plus laides. C’est absurde. Le chaos et la guerre civile sont peut-être au bout de ce principe de précaution idiot qui vient juste pallier la casse de l’hôpital en France (par les mêmes qui nous protègent aujourd’hui, en plus) et pendant ce temps M. Loignon nous raconte comment Mme Chatelus râle sur l’absence de masques, s’éreinte, poursuit sa tâche stoïquement sans n’arriver à penser rien de plus haut que les clichés que le système républicain lui a mis dans la tête pour qu’elle soit gentille. N’est pas Saint-Exupéry ou Jack London qui veut et ils l’auront prouvé.

Oui-Oui contre le méchant Covid

Quant à Claudia Chatelus, sur le fond, ce qui est le plus exaspérant en elle est qu’elle pourrait incarner la Madame Gentille de la série pour enfants de Roger Hargreaves. Ou Oui-Oui a Bac+10 de médecine, mais a raté son BEPC de conscience politique.

Lorsqu’elle décrit ce moment de tension passé avec ses collègues du Haut-Rhin et d’ailleurs, à l’hôpital ou au sein des pompiers, elle dépeint le quotidien de ces gens dévoués pour leur métier. C’est à la fois rassurant et plaisant de voir qu’elle loue la disponibilité et les compétences de ses collègues y compris des plus jeunes. Maman, qui a été infirmière pendant deux décennies dans le même hôpital mais dans un service différent, décrivait les mêmes tensions en temps normal, le manque de personnel, déjà, et elle rentrait tard du travail avec des heures supplémentaires que l’État – cette institution qui fait les règles qu’elle est la première à ne pas respecter – ne lui paierait évidemment jamais. C’est le cas de nombreux salariés, y compris les étrangers que la gentille Europe aide à détacher pour les faire travailler à l’Ouest pas cher, comme les Roumains ou les Espagnols à l’hôpital. Plus grave, elle décrivait avec un peu de tristesse, l’arrivée dans le métier de jeunes femmes (principalement) de moins en moins humaines mais de plus en plus techniques dans leur geste, de parfaits robots payables à l’acte mais qui ignorent – ce que ne fait pas Mme Chatelus – que la main posée sur l’autre, le sourire, l’attention, pour cette chose aussi complexe que l’être humain, seront peut-être aussi bénéfiques que la molécule chimique donnée (et vendue des centaines d’euros par Big Pharma) ou la rapidité de l’acte prodigué.6 Apparemment, contrairement à cette génération que voyait venir Maman, les collègues des urgences – ou alors elle aura gardé un silence pudique sur les autres – sont tous bienveillants, altruistes et compétents. Je n’ai jamais été aux urgences, pas même pour un proche, je veux bien la croire. Tant mieux, sans doute même que l’épreuve révèle le meilleur des soignants. Mais… non, admettons.

Professionnellement (voire politiquement puisqu’il s’agit de quelque chose public), le Dr Chatelus n’a un mot de travers pour personne. Ne doute de rien. Voit évidemment les conditions dangereuses dans lesquels elle, ses collègues et sa famille, sont plongés faute de matériel, mais elle serre les dents, fait les gros yeux, et repart au travail. Pas un mot sur le ministre de la santé et ses mensonges, notamment sur les masques. Elle cite une fois Didier Raoult et la polémique étrange qui se fait jour et qui doit ébranler tout un chacun, quel que soit son “camp” : ou bien Didier Raoult est un nul que le système de santé, dans sa faillite généralisée, a laissé devenir numéro un (ou deux) mondial en infectiologie (mais quels débiles profond sont le troisième ou le quatrième, alors !) ou bien Didier Raoult est compétent, et, d’une part, qui sont ces gens – incapables ou infâmes bonimenteurs payés par les laboratoires aux intérêts lucratifs marqués – qui viennent le descendre dans les media possédés par des oligarques et à qui on donne des tribunes en boucle, et enfin, d’autre part, comprend-ton que l’Inserm de M. Lévy et les bureaucrates de la rue de Ségur sont en train de mettre la vie de milliers de personnes en danger pour des querelles personnelles contre un Marseillais punk et un rien narcissique ? On ne savait pas qui avait raison, ou on le sentait, avec tout ce qu’on pouvait y mettre d’énergie dans nos dérisoires vies confinées et virtuelles, mais dans tous les cas la situation pointait quelque chose de grave car les deux possibilités ne pouvaient être vraies en même temps. Pas pour Mme Chatelus, apparemment qui réussit à emboiter des pièces de puzzle qui ne concordent pas (elle les rabote mentalement ?), ou qui n’a pas le courage d’aborder la question qu’elle a vécu de l’intérieur.

De même, comment a-t-on pu laisser l’hydroxychloroquine en vente pendant 70 ans pour le déclarer nocif trois semaines avant qu’on en ait besoin dans le monde entier pour éviter un arrêt général de l’économie, donc des risques de pénuries, de famine, donc guerre civile et enfin des services des urgences encombrés tant de malades du Covid-19 que de coups de leurs voisins ou concitoyens… ? Certains des collègues médecins du Dr Chatelus entrent dans la bataille, s’opposent à la bureaucratie et à l’ordre des médecins, soit pour utiliser le protocole de l’IHU soit pour développer le leur, braver les interdits de l’ordre des médecins en risquant leur carrière pour être fidèles à leur serment d’Hippocrate. Mme Wonner, député du Bas-Rhin et médecin elle aussi, se fait virer de LAREM pour ses critiques de la gestion de la crise sanitaire. M. Straumann, député de Colmar et candidat (en attente) à la mairie, prend fait et cause pour le protocole Raoult et demande qu’il soit utilisé à Colmar. Tout individu qui n’est pas au cœur de l’action, qui a le honteux loisir d’avoir du temps pour se poser des questions, et notamment d’écouter tous les soirs le Youtubeur Silvano Trotta, un voisin Strasbourgeois qui démonte la narration officielle qui fuit de partout et ne tient pas debout, est choqué de ce qui arrive, surtout aux soignants. Il n’a pas la réponse, dans son ignorance et sa petitesse, mais il voit que deux plus deux ne peut pas faire cinq et que quelqu’un ment ou se trompe grossièrement et évidemment dans ce pays. Qu’il y a donc des coupables d’un côté ou de l’autre. Dr Chatelus, elle, n’a pas un mot sur tout cela. Elle écoute France Bleue et France Info et tous les media sovietoïdes qui ringardisent Lyssenko tellement leurs nouvelles sont absurdes : le Covid est dans l’eau, dans l’air, il touche les enfants, que ne lit-on et voit-on pas comme âneries, parfois contradictoires, dans les medias. La citoyenne Chatelus ne doute jamais, est fatiguée, mange, dort, essaye de voir sa famille, réalise les gestes sanitaires de plus ne plus efficacement, elle trouve que Mme Klinkert ou M. Rottner ont été gentils pendant la crise et qu’ils ont agi, y compris avec les voisins Suisses ou Allemands (oui, l’Europe, c’est bien !), de bonne manière7. Pas un mot sur les polémiques, comme si un régime politique lui avait uniquement permis de râler un peu, et de montrer à la foule comment elle avait été fatiguée par toute cette épreuve. Qu’on l’applaudisse à 20h. Qu’on lui jette 300 € et une médaille. Elle voit bien que la coopération entre régions françaises n’a pas fonctionné, mais pas un mot de travers ou une critique trop forte des ARS ou du ministère dans son propos ; elle souligne en revanche la nécessité de renforcer la coopération européenne, parce que la république et ses origines italiennes la poussent à penser que l’Europe c’est gentil. On pourrait aider l’Italie en tant que région ou province, voire de nation comme l’ont fait Cuba, la Chine ou la Russie en ce printemps 20208, mais non, cette Europe ridicule qui disparaît sous la table lors de sa plus grande crise rencontrée, cette Europe qui tue les pays du sud avec un euro taillé pour l’Allemagne, cette Europe qui a détruit le pouvoir d’achat des peuples et qui est pilotée par des lobbies cachés derrière des marionnettes bruxelloises sur lesquels aucun citoyen n’a de prise, cette Europe elle est gentille. C’est ça ou la guerre, a dit Mitterrand. Alors petite Claudia le pense aussi. On l’imagine, en bonne centriste raisonnable et humaniste, voter encore pendant 30 ans pour le mannequin-rebelle que les oligarques auront savamment placé en face de tout individu désigné méchant (mais démocratiquement aidé jusqu’au deuxième tour), ce même mannequin manipulateur qui privatisera son hôpital, étendra la gestion managériale sur la santé tout en prétendant l’inverse dans ses discours, et le fera parce qu’il n’a pas le choix de toute façon vu que les injonctions des gentilles ‘Gopé‘ européennes l’y obligent. Ce mannequin-révolutionnaire donnera tout cela à la gestion des fonds de pension, soumettra la santé aux besoins des grands laboratoires pharmaceutiques, mais il viendra de temps en temps mettre une petite tape sur le dos à la gentille Claudia, après un grand débat national où il aura monologué pendant cinq heures pour expliquer comme il est intelligent et comme la liberté est sauvée. La citoyenne européenne Chatelus pourra formuler un petit bémol et elle sera contente. On lui dira, “non, nous n’avons pas donné votre hôpital à BlackRock mais à GreenStone (sa filiale indépendante qui n’est pas un fonds de pension mais une coopérative à finance humaniste), tout va bien, et c’est pour le bien de votre service que 10 de vos collaborateurs pourront volontairement prendre le congé sans solde en CDI que nous leur offrons, pendant que vous gagnerez en efficacité grâce à nos robots et leurs data !” et pourvu qu’on lui mente assez pour respecter son hypocrisie, celle-là qui lui permet de ne pas se dire qu’elle est plutôt lâche de ne pas se rebeller, elle sera satisfaite tout en râlant un peu.

Certes, ce n’était peut-être pas l’objet de ce livre de dénoncer. Elle voulait sans doute simplement raconter et faire œuvre constructive. Qu’elle croie à l’arnaque de l’Union Européenne et à sa narration, ne condamne pas son livre. Peut-être même écrira-t-elle un deuxième livre, moins conciliant, avec du recul quand il ne s’agissait ici que de témoigner. Mais ici le Dr Chatelus passe un peu pour l’âne de la Ferme des animaux de George Orwell, le bon bougre que les cochons de dirigeants populaires utilisent jusqu’à l’os, et qui meurt à la tâche, sûr d’avoir agi pour le bien du peuple, quand il n’aura fait qu’engraisser les cochons. Et mon humaniste post-Saintexupérien et inframussolinien, me pousse un peu à lui dire qu’elle est quand même une bonne nigaude.

Elle n’est pas la seule. Les ânes des temps nouveaux, ceux du totalitarisme doux, n’ont pas encore appris à déceler la violence d’une jolie formule lénifiante, combien les sourires mordent et les acteurs oligarchiques sont des vipères bien plus cruelles que les anciens dirigeants qui criaient à leur micro pour galvaniser les foules. Mussolini, Hitler, Castro, Staline, etc. criaient leur programme aux masses enthousiastes ; l’oligarchie mondiale est patiente, elle n’organise que peu de bains de foule, elle utilise de nombreuses marionnettes, de nombreux rouages, peu à peu, elle avance masquée, elle chauffe doucement l’eau de la grenouille, via ses media et son industrie du divertissement audiovisuel, qui se retrouve à cuire sans s’en apercevoir. Mais son agenda avance sûrement. “Hâte-toi lentement”, prônaient les Fabiens ; le règne des positivistes fous vient.

Le problème de l’âne et des gentils n’est pas tant qu’ils se fassent avoir – on aurait de la peine pour eux, on essayerait de leur parler et tant pis pour eux s’ils n’écoutent pas. Le problème est qu’ils sont aussi les meilleurs « idiots utiles » du système, qui vont le défendre lorsqu’il est attaqué par ceux qui ont compris l’arnaque du totalitarisme doux, celui qui vous exploite, vous contrôle, vous tue et vous ment pour votre bien et votre sécurité9. Le problème est qu’ils condamneront toute personne qui se rebelle, lui couperont l’herbe sous le pied, non pas par lâche collaboration mais par adhésion à un programme d’ingénierie social techno-fasciste auquel ils participent avec enthousiasme sans comprendre ce qui se joue réellement. Comme certains Russes ont pu croire que le camp où on envoyait leur proche était faits pour leur bien et le bien du socialisme. Comme les gardes rouges de Mao pensaient vraiment agir pour la Chine alors qu’ils n’étaient que les marionnettes d’une épuration politique au service du glorieux réunificateur qui allait s’avérer être un incapable meurtrier de 40 millions des leurs… Ils se trompent à chaque fois. L’Europe est un piège ? Il en faut plus et ça fonctionnera ! La république et la démocratie sont des vastes supercheries ? Il faut les réformer et cette fois-ci elles seront populaires ! Ils creusent leur tombe en croyant bien faire, mais comme nous vivons dans la même société, ils nous nuisent d’une férocité bienveillante.

Alors peut-être est-ce pour ça que Stéphane Loignon et les éditions Equateurs ont choisi le personnage attachant et sympathique de Mme Chatelus pour raconter le quotidien des soignants. Elle pourra servir de caution républicaine, montrer à la foule qu’on a le droit de raconter et d’émettre quelques objections dans ce pays, qu’on est bien en démocratie libérale, malgré les états d’urgence qui s’empilent (anti-terroriste, sanitaire, bientôt climatique) et l’état de droit qui devient de plus en plus fictif…10

Elle pourra même peut-être être invitée par les médias pluralistes qui disent tous la même chose en toute liberté d’un ton conditionné et standardisé, calibré aux besoins de l’oligarchie qui les paye. Si reconfinement il y a, si vaccination obligatoire il y a, on n’imagine pas Mme Chatelus faire autre chose que d’enfiler ses blouses et repartir au charbon en traitant les sceptiques – ceux qui ont compris que ceux qui nous gouvernent sont ou des incapables ou des criminels – d’égoïstes ou de terroristes. Mais jusqu’à quand suivra-t-elle sa tâche sans se poser des questions sur les intentions des gens qui sont au-dessus d’elle ? Combien de temps encore s’interdira-t-elle d’avoir une position politique sur ces sujets ? Est-elle finalement la bonne technicienne douée, efficace, naïve et sans aucune conscience politique donc terriblement malléable dont avait besoin un système biopolitique arrivé à maturité, petit outil docile transitoire en passe d’être remplacée par des robots dociles par définition et encore plus rapides, au détriment de toute conscience ? Les soignants techniciens mais nunuches sont-ils encore plus utile au système malsain que les techniciennes efficaces mais froides ?

On me dira que je suis injuste, que Mme Chatelus voulait juste ouvrir les portes de son service, parler du SMUR, du SDIS68, des DIRMED, des FFP2, des DGSCGC, des ARM, du CUMP, de l’UHCD, du SBOOB, du SPAF et du SGEG, et nous faire serrer les mains des Leslie, Nicolas, Yannick, Kasarra, Mélanie, Etienne… qui évoluent dans tout ça comme ils peuvent, du mieux qu’ils peuvent et avec un grand amour de ce qu’ils font et pour qui ils le font. Et puis évoquer un peu les maris ou les enfants qui gravitent autour de tout ça. Qu’il n’y avait pas plus de prétention que ça. Que je cherche trop loin, que tout le monde n’a pas une petite idée de comment fonctionne l’hôpital Pasteur – ces affreux blocs grisâtres placés à côté de l’affreuse cité Europe (tiens, décidément…) – et qu’il fallait bien raconter un peu ce qu’ont vécu ces gens. C’est vrai, je suis casse-pieds et méchant. Je me suis gelé les miches autour de feux sur les ronds-points jaunes, au milieu du peuple colmarien, du Bac-8 au Bac+8 que nous étions, j’ai essayé de faire bouger les gens ; je suis allé protester dans toute l’Alsace contre le techno-fascisme en marche déguisé sous des gentilles intentions humanistes et responsables ; j’ai été à Paris dans le chaudron des Champs-Elysées, entre les honnêtes gens et les salopards en noir utilisés par le système contre nous, j’ai essayé de parler aux gamins qu’on lance contre le peuple sous des armures de plus en plus épaisses et dont les yeux brillent de peur ; j’ai discuté tout ce que j’ai pu avec les policiers et les gendarmes pour qu’on fasse la révolution ensemble, pacifiquement ; quand les gendarmes devaient contrôler mes gestes quotidiens et mon Ausweis, combien de fois leur ai-je demandé quelle était leur ligne rouge, combien de temps et jusqu’où ils accepteraient les ordres d’un régime pourri qui les mouille toujours plus dans la complicité honteuse, et s’ils tireraient sur les confinés des quartiers inconfinables (le quartier Europe, par exemple, notre quartier de HLM où s’entassent les pauvres souvent immigrés ou fils d’immigrés Africains, pour ceux qui n’ont pas suivi), s’ils nous tireraient dessus en cas de destruction brutale de l’économie, de l’effondrement des banques et des monnaies etc. et des troubles qui s’ensuivraient ; je me suis fait mépriser par le pouvoir – notamment par le grand débat de 201911 –, baladé par lui, trompé depuis 40 ans, je n’attends aujourd’hui plus rien de la démocratie et de la république, et me battrai s’il le faut pour lutter physiquement pour mon pays, contre ce régime qui nous a déclaré la guerre. Sa gentillesse, pour ne pas dire sa niaiserie, m’exaspère donc. Un peu. Beaucoup. Malgré tout le respect que je lui dois et lui accorde.

Si je viens un jour me faire soigner aux urgences de l’hôpital Pasteur parce que je me serais opposé au pouvoir dont elle ne dit mot ou parce que je serais dans les 0,xx% de cas de mon âge qui risque quelque chose du Sars-Cov 2, j’espère qu’elle sera là, et qu’entre deux soins nous auront le temps de discuter pour savoir qui de nous deux avait raison. En attendant, j’ai terminé le livre un jeudi à 19h45. Moi qui ai refusé de me prêter à ces « minutes de l’amour » idiotes inspirées de 1984, pendant le confinement, à 20h, n’ayant pas envie de participer à la société du spectacle et n’ayant rien à me reprocher vis-à-vis d’elle que j’ai défendu avant même que ça devienne à la mode, ce soir-là, je suis sorti sur ma fenêtre et en bon gentil lâche et citoyen, je l’ai applaudie. Et filé le lendemain le livre à la boite-à-livres près de chez moi.

Photo d’entête : “2012-08-30_15-32_2” par Frank Weber

Notes

  1. Je l’ai appris en voyant des entretiens donnés par le Dr Chatelus à la sortie du livre.
  2. Mais sans faute à chaque mot : quiconque a fait une garde-à-vue peut se faire une idée de l’effondrement intellectuel que la république fait connaître à la nation, au-delà de l’indigence stylistique des journalistes.
  3. Machin primé sur la transplantation d’organes dont je n’ai pas pu dépasser le tiers, tant cette soupe insipide remplie de détails inutiles et de glauque censé ajouter la profondeur, était insultante de vacuité
  4. Florence Aubenas est ainsi venue à Mulhouse écrire un « bienvenue à Coronaland » pour un grand médiamenteur quelconque et qui a eu son quart d’heure de polémique en son temps.
  5. Pléonasme, certes, mais le terme a tellement été dévoyé depuis que Fidel Castro en a fait un synonyme de “personne qui n’est pas d’accord avec moi”, qu’il faut le commettre.
  6. Ou que la rose dans le jardin ou la beauté du bâtiment donnera peut-être un peu de sens aux soignants comme aux soignés, au lieu de se retrouver dans une usine à santé, comme le sont les impitoyablement laids bâtiments des HCC.
  7. Certes, mais n’importe quel élu en eût fait autant, non ?
  8. On note d’ailleurs avec amusement, p. 169, qu’elle cite la Chine et Israël comme exemples de pays qui ont un hôpital de campagne EMT-3. Deux pays très nationalistes (c’est mal la nation, non, Claudia ?), racistes (les Ouïghours, le Tibet, Hong Kong, la génocide des Palestiens, hein…) et techno-fascistes qui exportent toutes les technologies de contrôle dans le monde, en toute fierté. Quels modèles ! Elle doit sans doute attendre avec impatience le techno-fascisme bruxellois, qui pucera les gens pour leur bien, les suivra grâce à la 5G et notera toutes les données sur eux, pour les bienfaits de la science et de la rationalité politique. Belle Europe en paix impériale plongée dans le techno-Eden de la grande réinitialisation mondiale de l’économie annoncée par le Forum Economique Mondial, et du nouvel ordre mondial piloté par l’ONU.
  9. Ah oui, Mme Gentille doit aussi croire au sauvetage de la planète par une élite d’éco-scientifiques géniaux aidés par des gamines de 16 ans responsables et des politiciens exemplaires, qui vont agir sur le climat (hahaha !), ce qui mérite qu’on taxe et emprisonne tous les méchants qui ne suivent pas leur grand et beau projet si assurément humaniste !
  10. On a même le droit de défiler les samedis de 13h à 18h dans quelques parcours routiniers, avec drapeaux et pancartes censurés, et bien encadrés par la police qui tolère la kermesse, pour faire reculer de six mois un pouvoir qui avait déjà prévu dans son plan le “retard” et le surcoût de “concessions” à donner aux syndicats (eux-mêmes corrompus et vivant de ce théâtre …financés par l’UE, d’ailleurs). Que veut le peuple ?
  11. Note de septembre 2020 : et Mme Chatelus par le Ségur de la Santé qui n’accouchera même pas d’une souris. Alors, Mme Chatelus, heureuse ? Les démissions se multiplient dans l’hôpital, réduisant encore plus à peau de chagrin les moyens pour soigner la grippe, et offrant par une saturation bienvenue des services, la fameuse “deuxième vague” du Sars-Cov 2, cet objet de science-fiction qui serait le première de l’Histoire des coronavirus, après campagne de détection des cas, à l’aune de tests pour la plupart bidon. Il faut des tests européens, c’est ça ?

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