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Le soleil se rit de nous, je vous le dis. On ne l’avait pas vu en Alsace depuis quoi allez un mois et le voilà qui se pointe en terrasse en même temps que le pass sanitaire. Ni une ni deux, j’ai pris mes lunettes et mon QR code et je suis partie boire un café. Journaliste de terrain toujours.

Publié le 09/08/2021 à 18h38 • Mis à jour le 09/08/2021 à 18h44


Je choisis pour mon reportage, car oui messieurs dames c’en est un, une des plus grandes terrasses de Strasbourg. 298 places, au soleil quand il y en a, donnant sur une vaste place arborée et passante. Un poste d’observation idéal pour qui s’intéresse un tant soit peu au genre humain et, aujourd’hui particulièrement avec la mise en place du pass sanitaire, à ses réactions nébuleuses. Un QR code, un café et l’addition s’il vous plaît.

Grog

Quand j’arrive au Café de Bâle je suis d’abord un peu perdue. La terrasse est circonscrite par une guirlande de lierre factice et une forêt de panneaux sens interdit. C’est lundi, tout est fastidieux. Je mets 5mn à comprendre que l’entrée se fait de l’autre côté, par l’intérieur de l’établissement, par le point de contrôle. Check Point Daiquiri.

C’est comme sur le port Salut, c’est écrit dessus. En gros, en gras. Il faut vraiment être mal embouchée pour le louper. “Entrée- pass sanitaire obligatoire.” Devant moi, deux trentenaires, cheveux en bataille et tongs, rebroussent chemin. “Laisse tomber, viens.” Je m’avance dans le sas. Moi je suis vaccinée, j’ai mon QR code sur l’application TousAntiCovid, j’ai tout bien fait ce qu’on m’a dit, j’ai le droit.

Pourtant, derrière cette belle assurance, cette assurance vie “normale”, je me sens déjà groggy. Triée ou plus exactement distinguée. Pourquoi au fond ? Pas pour mon sens moral ou civique en tous cas. Ce vaccin, je vous l’avoue chers lecteurs, je ne l’ai pas fait par altruisme mais parce que je suis partie en vacances à l’étranger. Parce que je ne voulais pas me faire trifouiller le nez à tout va. Un vaccin pour qu’on me fiche la paix. Je suis, j’imagine, (presque) comme tout le monde. Pas de quoi être distinguée non. 

C’est Lyor qui m’accueille. On voit qu’il est en phase de rodage. Ca ne sonne, pour l’heure, pas très spontané. “Bonjour, vous avez votre petit code ?” Il sourit. Trop d’enthousiasme. Je sors mon téléphone. Ha non ça c’est mon e-billet Ouigo. C’est bon. Désormais Lyor connaît mon nom, mon âge et la gueule de mon chien. Fausse manip. “On perd beaucoup de temps avec ça mais on s’adapte, on a pas le choix. Vous savez, on en a vu d’autres hein : demander de porter le masque, de s’éloigner quand les tables sont trop proches. Les gens sont plutôt compréhensifs pour le moment. J’ai dû refuser quatre personnes ce matin, il n’y a pas eu de problème. Je préfère ça que de rester fermé six mois …”

Chien enragé

J’entre dans le café. C’est le désert de Gobi, la soif en moins. Tous les serveurs sont accoudés au comptoir. J’entends les mots qui volent au-dessus des guirlandes et planent sur nos têtes “tests PCR, vaccins, QR code …” Parmi eux, Hugo, chef de salle aux gros bras. On m’indique en souriant qu’il est le “gorille” du café. Ou le chien enragé si on veut rester dans l’ambiance bar. Bref, celui qui doit intimider en cas de mauvaise grâce. “Pffff … je suis plus spectaculaire que mes autres collègues mais j’aurais pu m’en passer. Je vais endosser ce rôle s’il le faut, on verra bien .”  Soupir. Hugo est un nounours mais il ne faut pas le dire.

La grande crainte du directeur de l’établissement, Jean-Sébastien Ohmann, c’est bien cela. Que faire des clients sans pass qui entrent et manifestent ardemment leur mécontentement ? Le pass sanitaire exacerbe les passions françaises. C’est un fait.

“Si on ne fait pas respecter les consignes sanitaires, nous ce qu’on risque c’est la fermeture administrative. Alors oui, ce n’est pas notre boulot de vérifier les pass sanitaires des clients mais on doit le faire, c’est une obligation légale. Nous avons pas mal discuté entre nous pour voir ce que nous ferions si nous nous heurtions à des refus violents de la part des clients. En cas de débordements, on appelle la police c’est tout, c’est son travail. Ma plus grande peur c’est qu’un mec s’énerve et nous balance chaises et tables. La police met 15 mn à venir en moyenne. 15 mn ça peut être long.” Et Hugo sera vite démasqué.

Depuis le 19 mai, le métier de cafetier a changé. Jean-Sébastien me racontre avec regret qu’il fait désormais dans “l’éducation”, un terme qu’il préfère à celui de “police”. La condition si ne qua non pour assurer une activité pérenne après des mois de disette. “Nous avons du mal à faire des projections financières mais ce qu’on a vécu en 2020 a été si catastrophique que de toute façon, ça ne peut pas être pire. Disons qu’avec 40% de la population vaccinée, nous avons 1/3 de notre chiffre d’affaires. Avec 60%, 2/3 … Nous avons tout interêt à ce que les gens respectent les consignes pour continuer à travailler. C’est aussi simple que cela.” 

Sol i Sombra

J’arrive sur l’immense terrasse. Je m’installe à une table avec vue sur la pharmacie et son chalet savoyard où des gens se pressent pour se faire tester. Bientôt eux aussi pourront me rejoindre. Mon sentiment de malaise grandit. Renforcé qu’il est par ces jardinières, jolies malgré tout, qui délimite mon territoire. Réservé. Je suis sur la place publique et en dehors. Je ne sais plus où je suis. Alors je laisse mes oreilles courir dans ce rectangle au cordeau.

“Je te fais des bisous sur les joues et les fesses ““non mais j’hallucine le mec”“des taux d’interêt comme ça, franchement”“Monique en ce moment c’est pas la joie”. Je ne m’attarde pas trop, ce serait malpoli, je chope des bribes de vie et les relâche. La vie reprend son cours. Même parquée. Il n’est jamais question de pass sanitaire dans les conversations. Peut-être s’habitue-t-on au bout de quelques minutes à cette situation par bien des égards monstrueuse ? Un coup de sonnette me tire de ma rêverie. Masque sur le front, échevelé de colère, un homme jette son trousseau de clé de vélos et sonne la retraite. “Des simagrées comme ça pour boire un café non mais franchement. M’en fous voilà mon café je vais le boire chez moi.” Le sexagénaire est entré par la sortie, il n’avait pas de pass, il a tout faux. Il repart en trombe sur son biclou. Son masque vole au vent.

Derrière moi aussi ça s’agite. Pour une raison insoupçonnée. Clara a 17 ans. Aujourd’hui. Son anniversaire, elle voulait le fêter avec des bulles et sa copine Mathilde en terrasse. Pas de chance. “Avec le pass sanitaire, à l’entrée ils ont vu mon nom et surtout mon âge. Donc pas d’alcool je suis mineure. Je me posais la question justement avant de venir, ben voilà, j’ai ma réponse.” C’est bien là tout le problème. “Nous sommes vaccinées toutes les deux depuis longtemps, c’est normal de demander le pass, ça ne nous dérange pas. Ici au moins, nous sommes sûres de pas avoir de débats avec des anti-vaccins, d’être tranquilles avec des gens cultivés.” 

Cette dernière phrase me saisit. Malgré le soleil d’août, enfin revenu, j’ai froid. Je lui fais répéter. Elle assume pleinement. La gêne diffuse qui m’habite remonte à la surface comme les bulles de mon Perrier. Elle dit son nom. La partition de la place d’Austerlitz n’est pas simplement géographique, elle est aussi idéologique. Le lierre en plastique qui pendouille devant moi est un abîme. Et je ne sais plus où mettre les pieds.